(En quête de la pointe…)
Entre poursuivre la dolce vita, flânant dans les rues de Carthagène, ou
échapper à cette chaleur étouffante, j’ai choisi : je reprends la route.
Direction nord-est, direction la pointe nord de la Colombie et même de
l’Amérique du Sud. Au terminal de bus, je me rends compte une fois de plus que
je dois changer certaines habitudes de voyage acquises en plus de trois ans de
vadrouille : ici quand quelqu’un m’aborde dans le terminal et me demande
où je veux aller, je ne dois pas le rejeter par réflexe sécuritaire, mais au
contraire lui répondre, systématiquement il va me diriger vers le bon guichet
ou vers un bus sur le point de partir. C’est parti pour sept heures de trajet,
vers la ville de Riohacha où je dois passer la nuit. En chemin, un peu avant le
coucher de soleil, j’aperçois la Sierra Nevada, une massive chaîne de montagne
en bord de mer, et à côté la ville de Santa Marta. Ville où je pourrais bien
passer un certain temps, histoire à suivre dans le prochain message …
Après une panne vite réparée par le chauffeur, j’arrive enfin à
Riohacha, ville peu avenante au premier abord, et au second abord non plus. Je
passe la nuit dans un hostal qui ressemble vaguement à un château. Riohacha
n’est qu’une étape, j’y passe une journée pour prendre des informations sur mon
réel objectif : Cabo de la Vela et Punta Gallinas, la pointe nord du continent.
Après Ushuaïa il y a trois ans, ce serait beau d’arriver à l’extrémité nord du
continent.
Riohacha est très peu touristique, mais il y a quand même des plages, et
une longue promenade bordée de palmiers, déserte en milieu de journée. Seules
quelques femmes indigènes de la communauté Wayuu sont installées et essaient de
vendre leurs innombrables sacs éclatants de couleurs. Cette communauté est
présente dans toute la région, historiquement ils sont connus pour avoir
résisté aux invasions de pirates anglais, hollandais et espagnols, grâce à leur
organisation complexe et à leur potentiel belliqueux. On m’a dit qu’ils
auraient toujours le sang chaud, et qu’on compterait encore quelques réglements
de compte entre familles, malgré leur mode de vie traditionnel.
En fin d’après-midi la plage et la promenade s’animent, j’assiste entre
autres au retour des bateaux de pêcheurs, et le marché de la pêche qui démarre
aussitôt sur la plage. Doux souvenir de Puerto
Lopez il y a 3 ans, en Equateur. De retour vers l’hostal pour
une soirée tranquille, je m’arrête dans une petite boutique pour acheter
quelques bières, et je m’attarde une heure pour discuter avec Ledwin, jeune et
sympathique colombien venu ici pour affaires. Apparemment il est déjà un peu
entamé et voudrait m’offrir de nombreuses bières pour que je le rattrape, mais
j’ai mon sac à faire moi ! Renseignements pris pendant toute la journée,
je vais éviter de payer l’excursion de 3 jours pour les touristes, et utiliser
les moyens de transport locaux, ce que j’appelle la VRAIE façon de voyager.
Le lendemain je suis d’attaque assez tôt pour prendre un premier colectivo (taxi partagé) vers Uribia. Je
commence tout confort, assis à l’avant d’une voiture tout confort, c’est rare !
Quelques chèvres sur le bord de la route, elle-même en bon état. Arrivée à
Uribia, ville chaotique débordant d’activité : les boutiques débordent sur
le trottoir, tout le monde vend de tout à tout le monde, avec bien sûr une
circulation sauvage, les klaxons incessants… Il y a une petite saveur
d’illégalité ici, on sent que tous les trafics ne sont pas licites. L’essentiel
vient de Vénézuela, la frontière n’est pas loin. Les bus et camions venant de
Maicao entassent tout ce qui est possible : frigos, appareils photos, humains
… Pendant un très long moment j’assiste à ce spectacle incessant et chaotique,
de temps en temps diverti par une vieille dame qui veut prendre le même colectivo vers Cabo de la Vela, et
repousse un jeune venu me demander de l’argent : « Va travailler,
petit con ! ». Le jeune passe son chemin, pas fier.
Il faut attendre au moins deux heures, assis sur des sacs de farine dans
la rue, pour que le colectivo soit
enfin plein et accepte de partir. Cette fois c’est une véritable bétaillère, et
nous sommes entassés comme des poulets à l’arrière. Certains ne peuvent même
pas s’asseoir normalement, en position précaire entre nos jambes et la tête
coincée sous la bâche, ou debout sur le pare-chocs arrière. Trois heures comme
ça, sur une piste passablement défoncée et détrempée par une violente pluie qui
a joyeusement pénétré sous la bâche. A la limite du tenable, et pourtant ce
n’était pas mon premier voyage de ce genre. Voilà ce qu’est le voyage en
Amérique du Sud, on ne sait jamais à quoi s’attendre !
La piste est rectiligne et interminable, à travers une sorte de brousse
faite de petits arbustes qui s’étendent à l’infini. On croise un bus en
mauvaise position, quasiment sorti de piste dans un passage boueux. De temps en
temps on passe devant un village ou un hameau au milieu de nulle part. Le
paysage s’anime soudain d’un superbe contraste, la piste prend une teinte jaune
vif, les arbustes sont d’un vert intense, et au fond le ciel orageux est de couleur
bleu nuit bien qu’il soit midi. Splendide tableau et sensation grandissante de
bout du monde.
Nous arrivons enfin à Cabo de la Vela, la bétaillère nous laisse devant
l’un des nombreux hospedajes très
rustiques qui bordent l’unique rue, à dix mètres du bord de l’eau. Sable,
poussière, constructions en bois et bambou, hamacs alignés sous des abris
simplistes face à la mer. Le soleil écrase tout, dans un silence presque
parfait. La mer paraît être un lac, au bord les vaguelettes sont presque
inexistantes.
Je partage une chambre (4 parois et un plafond de tôle trouée posés sur
la terre) avec Aurore et Emmanuelle, deux jeunes françaises rencontrées dans
l’enfer de la bétaillère), et nous partons rapidement vers Ojo del Agua, une
belle plage au pied d’une mini-falaise. Après à peine quinze
minutes de marche sur la piste, les hospedajes
basiques laissent à la place à des bicoques miséreuses habitées par les Wayuu.
Nous sommes en plein dans leur territoire.
Coup de chance nous sommes pris en stop par une petite famille
colombienne, partir à pied à 16 heures, sous le cagnard et juste une heure et
demie avant le coucher de soleil n’était peut-être pas la meilleure idée. Le
temps d’un bain rapide dans la mer chaude et calme, dans un décor désert et
unique, il faut monter rapidement à pied vers le Faro (le Phare), planté sur un promontoire rocheux, pour admirer le
coucher de soleil.
Près de l’équateur il fait noir très vite après le coucher de soleil, à
peine dix minutes de répit. Toutes les voitures garées là sont des taxis qui
attendent leurs clients, des familles colombiennes. Pas moyen donc de se faire
ramener au village, il faut marcher dans le noir sur une piste accidentée, avec
une lampe frontale pour trois. Heureusement nous tombons sur un petit hameau,
et un gentil monsieur doté d’un beau 4x4 nous ramène, enfin pas gratis.
Le lendemain nous nous groupons avec trois colombiens de Medellin, un
père et son fils et un ami du père, pour payer un bateau qui nous emmène vers Pilón de Azucar, une
autre grosse colline rocheuse en forme de pain de sucre qui surplombe la mer et
offre une vue à couper le souffle sur la côte qui file vers le nord-est, sur
Cabo de la Vela, le Faro, un lac salé, les vagues venant se fracasser sur les
falaises, et l’immensité désertique tout autour.
Nous sympathisons de plus en plus avec ce trio masculin de Medellin (sauf peut-être avec le père que nous appelons "connard" entre nous, faute d'avoir envie de connaître son prénom). A la
redescente du Pilón, pas le temps de profiter à nouveau de la plage, qui s’est soudainement
vidée de tous ses touristes colombiens. Par chance un camion-bétaillère nous
avance un bon bout de chemin et nous laisse à un petit kilomètre de Cabo,
l’occasion de marcher lentement, les pieds dans l’eau turquoise, dans un
environnement silencieux et un panorama grandiose magnifié par le ciel qui
change de couleur au fil des orages qui éclatent au large. Moments magiques
comme le voyage en offre régulièrement. J’en arrive même à trouver esthétique
l’alignement de poteaux électriques qui défigurent Cabo sur plusieurs
kilomètres.
Après-midi paresseuse sur la petite plage de Cabo, passée à se baigner
sans fin, lire, ne rien faire, se baigner encore, regarder les gamins jouer au
foot au bord de l’eau, se laisser tenter ou pas par l’artisanat des femmes
Wayuu… Le jour tombe vite, il faut réclamer de l’eau pour se doucher au fils
antipathique et paresseux de notre hospedaje, et choisir parmi l’un des
restaurants locaux celui qui nous servira notre poisson grillé du soir, bercés
par le bruit des vaguelettes qui glissent dans le noir à dix mètres de nous. Et
coucher très tôt, au bruit des générateurs qui heureusement s’arrêtent très tôt
(l’hideuse ligne électrique n’amène même pas l’électricité ; l’un des
rares hospedajes confortables, avec air
conditionné et tout et tout, m’a indiqué en être privé depuis un moment).
Le troisième jour je me lève tôt et me poste au carrefour stratégique
pour trouver une voiture qui m’amènera à Puerto Bolivar, d’où je prendrai le
bateau vers Punta Gallinas, le vrai bout du bout de la Colombie et de
l’Amérique du Sud. Cabo de la Vela n’en est qu’un avant-goût.
Je trouve une voiture, m’assure qu’un bateau partira bien aujourd’hui,
et le gentil Francisco, gérant d’une agence réputée qui me renseignait
patiemment depuis trois jours au téléphone, me décourage d’y aller au dernier
moment en me disant qu’une fois sur place j’aurais encore des frais
considérables pour aller vers les sites touristiques. Donc j’annule, un peu
dépité, et je m’offre une journée glandouille, toujours en compagnie d’Emmanuelle
et Aurore. Tant pis pour la pointe nord de l’Amérique du Sud.
Le dieu du voyage m’aurait-il signifié que j’aurais dû y aller ? Toujours
est-il que ce même jour je m’explose un ongle d’orteil en marchant à pieds nus
sur la rue caillouteuse. Stupide et très douloureux. Et vraiment pas opportun
dans un endroit pareil, où la chaleur, le sable, l’eau douce peu accessible
rendent toute plaie très réceptive aux infections. Bref c’est fait, y a plus qu’à
boiter.
Je trouve une voiture confortable le lendemain, trajet direct vers
Riohacha sans bétaillère ni attente au milieu du trafic de Uribia. Une
après-midi pour remettre les compteurs à zéro en terme d’hygiène, refaire un
petit tour (en boitant) le long de la plage et observer le marché de la pêche,
photographier des jeunes qui plongent depuis la jetée et leur promettre mes
photos … et je clos officiellement cette dernière journée de ce petit voyage.
Eh oui demain retour vers l’ouest, direction le village touristique de Taganga, pour d’autres "réjouissances" !
.
Retour à Taganga? Ce n'est pas la ville des bons souvenirs!...
RépondreSupprimerSuspense, suspense ! :)
SupprimerNon je ne retourne pas à Taganga, c'est juste que le blog a beaucoup de retard ! Pas de suspense pour vous, vous savez la fin !
Supprimerargh pas de spoiler!! je ne connais pas la suite, moi!! :)
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